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Les Saintes-Maries-de-la-Mer (F)
17.11.05

La petite fugue

Il n’est point d’échappée à moto qui nous transpose de manière si rapide et si contrastée de la grisaille du train-train quotidien à l’ambiance vacancière ensoleillée suivant le Rhône jusqu’à son majestueux delta en Camargue. Tout ça en un seul week-end prolongé.
Le plus beau trésor de Camargue: ses couchers de soleil incomparables, encore plus luminescents et chaleureux en hiver / Jean Mesnil

Certes, l’émouvant film franco-suisse «Les petites fugues» d’Yves Yersin, qui avait fait un tabac lors de sa sortie en 1979, n’est plus guère que dans la mémoire des aînés. Mais les motivations de l’acteur principal – le valet de ferme retraité Pipe – qui le poussent malgré moultes gamelles à s’élancer à la découverte du monde au guidon de sa mobylette, pulsent un peu en nous tous. Peut-être pas tous les jours, conscience professionnelle helvétique oblige, mais au plus tard quand le stress nous fait monter le pouls aux oreilles. Ou dès que l’ambiance s’assombrit de brume grise en nuit précoce et que les pluies glacées nous enkylosent.

Mais que faire si le bonus de vacances est déjà épuisé? Et où fuir si la dépression dite d’Islande nous chapeaute d’un seul couvercle de plomb du Léman jusqu’au Bodan?

Le soleil est masqué par la grisaille que griffent les vibrantes formations noires des oiseaux migrateurs. Tiens, pourquoi ne pas tout simplement faire comme eux? Allons voir aussi ce qui se passe de l’autre côté de la barrière de granit des Alpes, paradis des skieurs mais capteuse de nuages. Simplement en suivant le trajet du Rhône.

Bien sûr, l’étape autoroutière jusqu’à St-Julien-en-Genevois n’est pas apte à nous réchauffer la carcasse, mais dès qu’on a entamé les premières montées de la N 201 au large du Supercasino Macumba (cramé puis reconstruit) et jaugé le pont suspendu de Cruseilles, on aperçoit souvent déjà une barre d’azur prometteuse à l’horizon montagneux.

A Allonzier-la-Caille, la signalisation bleue de l’autoroute A 41 Annecy–Chambéry nous signifie la solution expresse. Qui succombe à cette tentation – peut-être le temps est-il par trop hivernal – veillera, peu avant Chambéry, à ne pas s’engouffrer sur la N 6 en direction de Grenoble, mais à consentir le petit détour en direction de Lyon sur l’A 43 pour reprendre le sud à la hauteur de La Tour-du-Pin en direction de Voreppe et Valence. En effet, la variante grenobloise est plutôt un labyrinthe encombré par le trafic local qu’une autoroute vraiment dégagée. Quant à nous, nous avons carrément passé au large de la bande suceuse de péage, préférant nous réchauffer au gré des cafés plus sympas des bourgades plutôt que dans des restoroutes stériles.

Bourgades attrayantes
La N 201 d’Annecy à Aix-les-Bains est très fluide, le nom de La Ripaille met l’eau à la bouche et celui de St-Felix symbolise tout notre bonheur au passage. Le tronçon qui longe le Lac de Bourget est fort pittoresque. Puis c’est Chambéry qui nous fait cadeau d’un segment d’autoroute gratuit et impressionne par ses ronds-points grandioses – à faire rêver les camionneurs se tordant dans les nôtres, si étriqués. Puis il s’agit de ne pas louper l’échappée «Valence par la RN» sur la droite au lieu de filer sur Mt-Blanc – Turin, pour nous délecter au fil des méandres de la branche occidentale de la N 6 piquant sur Voiron, si envoûtants qu’on en crie à tue-tête sous le casque – ce qui donne aussi bon chaud. Puis attention! Aux Gros Louis, c’est le gros coup de frein en pleine droite ascendante – «boîte à pomper l’fric» (radar) – avant le saut par les ruelles étroites du hameau des Echelles. Ce petit détour aux confins de la voie rapide vaut bien la peine, tant cette bourgade est attachante! Plus loin, l’itinéraire suit la D 520 pour aboutir quelque 6 km plus tard dans le pittoresque village de St-Laurent-du-Pont.

Si les conditions atmosphériques sont supportables et les hauteurs moyennes dépourvues de neige – ce qui est souvent le cas –, il vaut la peine de s’engager sur la D 512 menant des Echelles à St-Pierre-d’Entremont et à St-Pierre-de-Chartreuse. Outre des virolets par saccades, ce site abrite un impressionnant monastère où se concocte la potion magique nommée Chartreuse. Il vaut toutefois mieux emporter cette dernière dans son emballage d’origine, sa consommation sur place risquant de fausser insidieusement votre taux d’alcoolémie…

Le slalom géant de la D 520A
Ne manquez en aucun cas la bifurcation de la D 520 A vers Voreppe 16 km après St-Laurent-du-Pont. Car là, vos genoux et vos coudes seront pétris comme des bielles de locomotive à vapeur et donc réchauffés par le rythme endiablé de la descente en zigzag.

A Voreppe, vous avez le choix entre deux variantes distinctes. La plus intense du point de vue du pilotage file à travers le Vercors, par Sassenage, Villard-de-Lans et plonge dans les virolets du col de Rousset (attention de ne pas vous vriller les cervicales!) pour atterrir à Die et rejoindre la vallée du Rhône par Crest. L’autre alternative, la plus «hivernale» puisque suivant le fond de la vallée, emprunte la N 92 jusqu’à St-Marcellin, suivie par la semi-autoroute A 49 jusqu’à Valence.

L’éternel printemps
A Valence – là, même les plus frileux devraient quitter l’autoroute – un inlassable printemps cligne de l’œil même au plus profond de l’hiver. La neige s’y risque à peine une fois par siècle et la verdure y rayonne de manière éternelle, piquetée de fleurs écarlates quelle que soit la saison. Bref, c’est ici que le soleil réside en permanence.

Parallèlement à l’autoroute du soleil aux taxes exorbitantes et bien délestée par celle-ci, l’ancienne glorieuse artère principale Paris – Marseille, la N 7, file droit vers la Méditerranée. A La Coucourde, l’énorme nuage craché par la triple tour de refroidissement intensifie encore le respect, voire la crainte qu’inculque une si monstrueuse centrale nucléaire. Même inconsciemment, on force un coup sur la poignée des gaz pour s’en éloigner plus vite et c’est bientôt Montélimar avec son impérissable nougat – sucrerie à base de miel sans doute issue des noces torrides d’un Sugus avec un tube d’Araldite. Vous claquez des dents à cause du froid? Mordez-en, et votre dentier sera immobilisé pour l’éternité…

Pierrelatte rappelle une fois pour toutes que la Grande Nation mise sans coup férir sur le nucléaire pour son approvisionnement en électricité – derechef, l’horizon est biffé par une cohorte de tours fumantes. En passant au large de Pont-St-Esprit, une courte pensée rejoint l’Ardèche, puis voici Orange avec son arc de triomphe résolument méridional.

Provence magique
Nous voici donc en Provence. La vieille ville d’Orange n’est certes pas ce qu’il y a de plus propret, mais elle rayonne si fort de ses mille yeux noirs de charbon ardent! Quelques joueurs de pétanque s’invectivent «avé un asseng» mélodieux, la pétarade d’un boguet crache tout le dés-espoir de son handicap de cylindrée par un moignon de pot, les palabres de gitans se mêlent aux aboiements de chiens errants: un capharnaüm indescriptible, mais tellement atta-chant. Bref: l’ambiance vacancière que nous cherchions! C’est à regret que je renonce à l’inévitable pastis, mais ne peux résister à une de ces baguettes magiques de pain si léger, ni à la tranche de rillettes, pâté bien connu concocté avec la chair de bestioles inconnues.

Odeur de saint…été
Quelque 20 km en aval, voici la cité antique d’Avignon avec son palais multi(sou)papes et son pont abrégé qui tiendrait bien lieu de rampe de FMX à notre jumper R’Mat. La muraille de fortification est doublée sur presque toute sa longueur d’innombrables échoppes et il ne se passe pas une minute sans que résonne de partout et de nulle part une sirène de véhicule prioritaire, pour ne pas dire autoritaire. En effet, lorsqu’une fois la curiosité m’a poussé à suivre une de ces «flicmobiles» de bleu fla-shant – allez savoir, p’têt que ça mène à une photo inédite? – la folle poursuite se termine abruptement devant un bistrot. L’octet à képis fond en trombe comme une esca-drille de Mirage à l’intérieur des lieux du drame … et commande d’une seule voix «huite pastisses». Ça alors, on a eu chaud!

Mais voici que je ressens le puissant appel de la mer toujours plus proche, l’adrénaline s’évapore et se mue en allégresse. La N 570 mène d’un trait à Arles, dont l’arène romaine abrite toujours encore des corridas à la cruauté moyenâgeuse. D’ailleurs devant des gradins garnis surtout de touristes, qui font bien semblant de s’en offusquer, mais entretiennent le spectacle avec leurs devises! Le cœur de la ville avec son petit port de pêche aux barques multicolores est comme un coin de lumière entre les ruelles crasseuses de misère, les zones industrielles délabrées étouffant le tout dans leur étreinte de béton noirci. Heureusement que le soleil est gratuit et donc là pour tout le monde!

La Camargue, paradis naturel
Dans le labyrinthe des ponts et voies rapides, un panneau signale la délivrante issue en direction des Saintes-Maries-de-la-Mer. La N 570 trace des brèches rectilignes bordées de roseaux, tranchée barbare – mais plus sécuritaire il faut l’avouer – coupant à travers les méandres enjoués de l’ancienne route d’accès à la mer. Les marais salants alternent avec des pâturages maigres peuplés de taureaux noirs impitoyablement condamnés à finir en corrida, donc en saucisson d’Arles. Impressionnants lorsqu’ils grattent le sol en soulevant un nuage de poussière, ils se muent en moutons paniqués lorsque je m’approche de la clôture avec mon objectif. Diable, je sais maintenant combien j’ai  l’air effrayant…

Moins de panique du côté des chevaux de Camargue aux longues crinières blanches, mais leur état parfois squelettique fait penser à l’Avare de Molière («s’ils ne travaillent pas, ils n’ont pas besoin de manger»). Seuls les flamants roses sont encore plus étriqués, doublant de longueur en se miroitant dans la saumure flamboyante du crépuscule. Puis le clocher en mur plat en escalier signale notre arrivée au lieu de pèlerinage des gitans et bientôt la mer mettra fin à notre élan.

Les-Saintes-Maries n’ont plus grand-chose à voir avec le hameau des années 70 aux dunes sauvages accueillant les campeurs arrivés de tous les horizons en 2-CV, mobylettes ou motos surchargées. On s’y endormait le pif à l’air et se réveillait le c. dans l’eau à la marée haute. Aujourd’hui, presque tout est bétonné par les instituts de thalassothérapie (tas d’salauds t’es partie…), mais un certain charme demeure. Surtout à la saison morte, sans les nuées de touristes.


 
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